12 mars 2017, 80è anniversaire de la mort de Charles-Marie Widor

 

Charles-Marie Widor, portrait d’un musicien par Anne-Isabelle de Parcevaux

  

Charles-Marie Widor
Charles-Marie Widor

Il y a tout juste 80 ans, le 12 mars 1937, s’éteignait à son domicile parisien Charles-Marie Widor. Tous les journaux firent l’écho de cette nouvelle. Une figure du monde musical disparaissait, dont l’aura nous échappe en partie aujourd’hui. Bien qu’en retrait depuis plusieurs années en raison de son grand âge et de sa santé chancelante, le rôle qu’il avait tenu dans la vie musicale parisienne était encore présent dans tous les esprits.

Organiste pendant près de soixante-quatre ans à Saint-Sulpice, professeur d’Orgue au Conservatoire de Paris pendant 6 ans, où il eut une influence considérable sur l’enseignement de l’orgue en France en le rationnalisant et le modernisant, puis professeur de Composition pendant 21 ans, il fut également un compositeur reconnu, auteur d’une œuvre de musique de chambre, d’orchestre, variée et de qualité, que des enregistrements récents permettent peu à peu de redécouvrir. Ses dix symphonies pour orgue, qui seules surnagent dans la mémoire collective, ne représentent que la partie émergée d’une œuvre bien plus vaste.

 
 
 

Madrid 1920 : Widor (au centre) au Musée national d’art moderne
Madrid 1920 : Widor (au centre) au Musée national d’art moderne

Comme Secrétaire Perpétuel de l’Académie de Beaux-Arts à l’Institut de France pendant 20 ans, Charles-Marie Widor travailla au rayonnement de l’art français au-delà des frontières, et, à travers l’art, à un renforcement de l’amitié entre les pays au sortir de la première guerre mondiale, mission presque diplomatique. Il fut ainsi à l’origine de la Casa Velazquez en Espagne, équivalent de la Villa Medicis à Rome, contribua à la fondation de la Maison de l’Institut de France à Londres en 1921, et du Conservatoire Américain de Fontainebleau la même année.
Sa renommée s’étendait à toute l’Europe. Il fut fait membre correspondant des Académies de Stockholm et de Bologne, de l’Académie royale de Belgique, de l’Académie Royale de Berlin, et reçut des distinctions et décorations de tous les pays d’Europe, Portugal, Belgique, Espagne, Pologne, et même de Russie où il se rendit deux fois à l’aube du XXème siècle.
Isidor Philipp, dans ses Souvenirs sur Charles-Marie Widor (in Le Passe-Temps, février 1945), nous dresse ce portrait de son ami : « La franchise de Widor était proverbiale. Comme Saint-Saëns il disait ce qu’il pensait – mais avec plus de douceur et de diplomatie. Son influence dans le monde de la Musique était considérable. A l’Académie, il fut un animateur étonnant et jamais secrétaire perpétuel n’avait été aussi respecté. Tous les honneurs dont il était titulaire n’éveillèrent en lui ni orgueil ni vanité. »

 
 

1921 : Visite de la reine de Roumanie à l’Institut de France en compagnie de Widor
1921 : Visite de la reine de Roumanie à l’Institut de France en compagnie de Widor

Il reçut des têtes couronnées à sa tribune de Saint-Sulpice : le roi d’Espagne Alphonse XIII, avec qui il s’était lié d’amitié, la reine Marie de Roumanie, le roi Edouard VII d’Angleterre.
Esprit curieux de tout, cultivé, aimable, raffiné, fin causeur, il se créa naturellement un réseau étendu de relations qui le conduisirent à entrer à l’Académie des Beaux-Arts en 1910, puis à en prendre la tête en 1914.

« Il connaissait chaque pierre du vieux Paris. Souvent nous faisions de longues promenades de Saint-Sulpice à Notre-Dame, suivant les quais, et allions de là à la Sainte Chapelle et à Saint-Séverin pour revenir au Luxembourg. Et c’étaient des souvenirs sur Voltaire et sur Rousseau, sur Grimm et sur Mozart. A Saint-Sulpice, il ne passait jamais devant les Delacroix sans s’écrier « Vraiment, c’est aussi beau que du Rubens » (Isidor Philipp, article cité)

Il avait été à bonne école très jeune, dès son arrivée à Paris : Cavaillé-Coll l’avait introduit dans les salons parisiens où il s’était fait connaître. Il y avait rencontré de grandes figures du monde musical, (Liszt, Rossini, Gounod, Saint-Saëns), mais aussi des mondes artistique (peintres et sculpteurs), culturel, politique et intellectuel, très étroitement imbriqués. Il fréquenta longtemps non loin de Saint-Sulpice les salons où gravitaient les membres de l’Institut, tout proche. Personnalités qu’il retrouvait régulièrement en diverses occasions.

 
 
 

1921 : Paris vers 1910 : Widor avec Busoni et I. Philipp au restaurant Foyot
Paris vers 1910 : Widor avec Busoni et I. Philipp au restaurant Foyot

« Le dimanche, après le service, on déjeunait chez Foyot, le célèbre restaurant en face du Sénat [aujourd’hui disparu]. Mais c’est chaque mercredi que l’on pouvait trouver à sa table des amis, Alexandre Dumas fils, spirituel, Forain ou Brunetière, méchants et haineux tous deux, Calvé et son ami Henri Cain, se chamaillant sans cesse, Jean de Reszké et sa femme, la belle comtesse de Mailly, Maupassant taciturne et triste, les peintres Carolus Duran et Humbert, des musiciens, Delibes, Gédalge et Henri Büsser, des sénateurs amis, et lorsqu’ils étaient à Paris, Busoni, Nikisch, Safonoff, Godowsky et Albert Schweitzer. » Isidor Philipp (article cité)

Son soutien était recherché, on lui demanda de préfacer de nombreux ouvrages. On le consultait pour certaines nominations.
Homme de sang-froid, qui vécut deux guerres, et vit sans se laisser troubler un éclat d’obus atterrir sur son bureau, il fut aussi un infatigable pèlerin, n’épargnant ni son temps ni son énergie lorsque la cause lui semblait en valoir la peine. La Casa Velasquez lui coûta de nombreuses nuits de sommeil.
Il se rendit à Rome avec Mutin pour soutenir le dernier grand projet de Cavaillé-Coll, un orgue fabuleux pour la basilique Saint-Pierre. Plusieurs fois amorcé puis abandonné, ce projet faramineux n’aboutit finalement pas.

 
 

Albert Schweitzer
Albert Schweitzer

 

Il contribua à faire libérer Albert Schweitzer, emprisonné pendant la première guerre mondiale car alsacien, le fit plus tard recevoir à l’Institut de France pour présenter son œuvre de Lambaréné, et intercéda en sa faveur pour lui faire obtenir la légion d’honneur (que ce dernier refusa).

A plus de 90 ans, il n’hésitait pas à fonder encore des associations pour récolter des dons en faveur d’orgues en péril.
 
 
 

Dédicace « à son ami Honegger » Juin 1933
Dédicace « à son ami Honegger » Juin 1933

On imagine sans peine le sérieux et la gravité que supposent les fonctions importantes qu’occupa Charles-Marie Widor tout au long de sa vie. Et l’air sévère que nous livrent les photos qui sont parvenues jusqu’à nous semblerait confirmer ce trait. Mais ce n’était qu’une apparence trompeuse, qui cachait en réalité une personnalité au contact avenant, chaleureux, à l’esprit parfois plein de malice, et jamais à court de repartie. Les anecdotes, réelles ou supposées, abondent à ce sujet.

« Il assistait à une répétition d’une de ses pièces à l’opéra. Un de ses chanteurs, le baryton Rouart vint à lui et lui demanda : « Etes-vous content, mon cher maître ? Alors, Widor, doucement : « je n’aurais pas mieux chanté que vous. » (anonyme)

« Je le voyais aussi souvent que je pouvais. « Ne m’abandonnez pas, me dit-il. Dieu m’a oublié ! Serai-je comme Léon XIII à qui le cardinal Rampolla disait : « vous irez jusqu’à cent ans, Sainteté », et à qui le pape répondit : « pas de limitations, mon fils, pas de limitations ! » « Tout de même, ajouta Widor, il ne faut rien exagérer… » (Isidor Philipp, article cité)

 

Premier musicien disparu en 1937, premier d’une funèbre liste qui comptera Ravel, Roussel, Vierne, Gershwin, Mel Bonis et Pierné, Charles-Marie Widor est sans doute celui qui reste encore le plus à redécouvrir…

 
 
 
 

Anne-Isabelle de Parcevaux est organiste titulaire-adjointe du grand orgue de la cathédrale de Versailles. Après un Prix de Perfectionnement dans la classe d’orgue d’Eric Lebrun au Conservatoire de Saint-Maur-des-Fossés elle obtient un Master d’Ecriture au CNSM de Paris (prix d’harmonie, contrepoint et fugue). Egalement diplômée d’histoire à la Sorbonne, elle est l’auteur d’une biographie de Charles-Marie Widor, parue aux éditions Bleu Nuit en mai 2015.

 

Orgue en France remercie tout particulièrement Anne-Isabelle de Parcevaux pour son article.

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